Effet rebond : où passent les économies d'énergie ?
Dernière mise à jour : 8 oct.

Nos technologies deviennent plus efficaces. Les moteurs consomment moins de carburant, les bâtiments sont mieux isolés, les serveurs réalisent plus de calculs avec la même électricité. Le réflexe est immédiat : plus d'efficacité devrait signifier moins de consommation énergétique. Ce n'est pas forcément vrai à l'échelle de l'économie... nous allons voir que c’est même souvent le contraire !
Le paradoxe de l'efficacité
En 1865, l’économiste britannique William Stanley Jevons fait une observation surprenante : malgré les gains d’efficacité des machines à vapeur, la consommation de charbon augmente en Grande-Bretagne. Les machines utilisent moins de charbon pour produire la même quantité de travail, mais cette baisse du coût d’utilisation stimule aussi leur déploiement et de nouveaux usages.
Jevons met ainsi en évidence un mécanisme central de l'effet rebond : une partie des économies permises par un gain d'efficacité est compensée par l'augmentation des usages.
Un même mécanisme, à différentes échelles
À l'échelle d'un usage : l'effet direct
Lorsqu'un produit ou un service devient moins coûteux en énergie, une partie de l'économie réalisée peut servir à en augmenter l'utilisation.
Prenons l'exemple de l'isolation des logements. Une meilleure isolation permet de maintenir la même température avec moins d'énergie. Mais une partie du gain peut être utilisée pour augmenter le confort : chauffer davantage, plus longtemps ou davantage de pièces. Les revues de littérature sur le chauffage résidentiel chiffrent ce report entre 10 et 30 %.
À l'échelle d'un marché : l'effet indirect
Les économies réalisées sur un usage peuvent aussi être utilisées ailleurs.
Le télétravail en donne une illustration. Une étude réalisée au Danemark estime que 105 km de déplacements professionnels évités chaque semaine étaient en partie compensés par 77 km de déplacements personnels supplémentaires. La visioconférence évite certains trajets professionnels, mais le temps et l'argent ainsi libérés peuvent être consacrés à d'autres déplacements.
À l'échelle de l'économie : l'effet macroéconomique
Lorsqu'une technologie devient moins coûteuse, elle peut favoriser de nouveaux usages et faire progresser la demande globale.
Dans le secteur du numérique, traiter une requête simple avec l'IA demande aujourd'hui dix fois moins d'électricité que l'année précédente. Pourtant, l'électricité consommée par les data centers a augmenté de 17 % sur la seule année 2025. Pour les data centers dédiés à l'IA, la hausse atteint 50 %. Les optimisations techniques n'ont pas suffi à contenir la hausse globale de la demande.
Le cas extrême : le paradoxe de Jevons
Dans certains cas, le gain d'efficacité ne fait pas que limiter les économies attendues : il contribue à augmenter la consommation totale.
Le fret aérien l'illustre. Entre 1960 et 2019, la quantité de carburant nécessaire pour transporter une tonne de marchandises sur une même distance a été divisée par trois. Durant cette même période, le trafic aérien mondial a été multiplié par trente. Le mode de transport étant devenu moins coûteux, de nouveaux trajets et de nouveaux échanges sont devenus rentables. La hausse du trafic a alors dépassé les économies réalisées grâce à l'efficacité des avions, faisant progresser la consommation totale de carburant.
À des échelles différentes, le mécanisme reste le même : rendre un usage plus efficace peut aussi le rendre moins coûteux, plus accessible ou plus attractif.
La demande peut alors augmenter et absorber une partie, voire la totalité, des économies réalisées.

Ce que cela change pour l’investisseur
Pour un investisseur, l'effet rebond invite à ne pas regarder uniquement les ressources nécessaires pour produire un bien ou un service, mais aussi l'évolution de l'activité dans son ensemble. Une entreprise qui affiche des gains d'efficacité indique qu'elle utilise moins de ressources par unité produite. C'est une amélioration réelle, mais qui ne permet pas, à elle seule, de conclure à une baisse des émissions totales.
Trois questions permettent de tester la solidité d'une trajectoire de baisse de consommation énergétique :
Les volumes de l'entreprise vont-ils augmenter ? Production, ventes, tonnages : la hausse des quantités produites peut absorber une partie des gains réalisés sur chaque unité.
Le gain d'efficacité va-t-il favoriser de nouveaux usages ? Un produit devenu moins cher ou plus performant peut trouver de nouveaux clients et ouvrir de nouveaux marchés. L'économie réalisée sur chaque produit sera alors compensée par l'augmentation des ventes ou des usages.
Que se passe-t-il au-delà du périmètre de l'entreprise ? Une baisse des émissions ou de la consommation chez un acteur peut déplacer une partie des impacts vers ses fournisseurs, ses clients ou d'autres secteurs de l'économie. L'amélioration observée dans les comptes de l'entreprise ne traduit pas nécessairement une baisse de l'empreinte à l'échelle du système.
Sans cette lecture, un gain d'efficacité peut passer pour une baisse des émissions, alors qu'il rend d'abord la croissance moins coûteuse en énergie.
Ces questions sont au cœur de la méthodologie systémique de Chloé in the Sky.
Sources
Key Questions on Energy and AI, IEA (Agence internationale de l'énergie), 2026
Le numérique : un secteur déconnecté des enjeux climat ?, Carbon4 Finance, 2023
Déployer la sobriété numérique, The Shift Project, 2020
Indoor temperature changes in retrofit homes, Fels et al., Energy, 1985
Les effets rebond du numérique, EcoInfo, CNRS, 2015
L'effet-rebond condamne-t-il la transition à l'échec ?, Louis Daumas, Regards croisés sur l'économie, 2020
The rebound effect for space heating: Empirical evidence from Austria, Haas et al., Energy Policy, 2000
Cet article est fourni à titre informatif. Il ne constitue pas un conseil en investissement personnalisé.

